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                    Djihad, Soufisme et Tantra

 

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Comme beaucoup de mes concitoyens j’ai été très touché par les événements qui se sont déroulés à Paris le vendredi 13 novembre 2015. De nombreuses réflexions m’ont assailli les jours suivants et je voudrais essayer d’en partager l’essentiel.

Pendant plusieurs années j’ai eu la chance de vivre aux côtés d’une femme remarquable qui était une « sheika », une enseignante spirituelle dans la voie du soufisme. C’est en février 2001 que j’ai rencontré Wahaba sur l’île de Bali, dans le centre de stages où j’allais animer un groupe de Tantra et où elle-même est venue proposer une soirée de Danses Universelles de la Paix. Cette rencontre fut déterminante dans ma vie, car elle m’invita à venir la rejoindre sur l’île où elle vivait à Hawaï, ce que je fis en septembre 2001. Après une année d’aller-retours entre la France et Maui, nous nous mariâmes en octobre 2002, ce qui me permit de rester plusieurs années consécutives à Hawaï.
A travers ma relation avec Wahaba et certains de ses amis, je pus m’initier au soufisme. Que de moments merveilleux d’expansion et d’extase j’ai vécu en pratiquant les zikhrs, où l’on respire profondément et on se déplace debout, main dans la main en longue ligne, en chantant le nom d’Allah. Je crois que j’ai eu la chance de connaitre ce que l’islam a de meilleur à offrir. Il est vrai que le courant soufi au sein duquel se trouvait Wahaba, le "Sufi Ruhaniat International", est sans doute le plus récent et le plus ouvert parmi ceux qui existent. Il a été créé par le maître spirituel américain Samuel Lewis à la fin des années 1960 à San Francisco. Samuel est aussi le fondateur des Danses Universelles de la Paix, un mouvement dédié à la création de plus d’harmonie entre les différentes traditions spirituelles du monde par la pratique de chants et de danses célébrant l’essence de ces traditions.

L’échange se fit dans les deux sens, car en même temps que Wahaba m’initiait aux pratiques soufies, je lui faisais moi-même découvrir celles du Tantra. Après avoir lu plusieurs livres d’Osho, et avoir rencontré les célèbres chanteurs Deva Premal et Miten lorsqu’ils vinrent en tournée à Maui, elle demanda à être initiée au Néo-Sannyas (la tradition spirituelle créée par Osho). Elle reçut le nom de « Amara », par lequel elle est connue aujourd’hui. Nous ne vivons plus ensemble, mais sommes restés les meilleurs amis du monde, et Amara continue à la fois à diffuser des enseignements soufis et à animer des stages de Tantra à Hawaï, en Californie et dans d’autres états américains.

Une des choses qui me peine dans les nombreux échos aux événements actuels, c’est qu’il est souvent question de la frange la plus extrême et intolérante de l’islam, et pratiquement jamais de cette merveilleuse tradition du soufisme. Il est vrai que les soufis ont parfois été pourchassés à l’intérieur même de l’islam et qu’ils ont appris à vivre et à pratiquer leur voie spirituelle avec discrétion. Mais il est peut-être temps aujourd’hui que cela change. Et j’aimerais inviter tous les pratiquants soufis et leurs responsables spirituels, quelle que soit leur école, à venir au-devant de la scène et à mieux faire connaître leurs méthodes et leurs enseignements. Souvent les jeunes qui se laissent happer par les sirènes du terrorisme portent en eux-mêmes, me semble-t-il, une soif d’intensité spirituelle. Les pratiques soufies, qui associent les mouvements du corps, la voix et de profondes respirations, permettent « de sortir de la tête », d’expérimenter une intensité énergétique et d’accéder à une expérience du divin, indépendante de toutes croyances. En cela d’ailleurs, il rejoint parfaitement le Tantra.

Le mot « Djihad » est actuellement utilisé par beaucoup de commentateurs journalistiques ou politiques, sans qu’il ne soit jamais question de la différence essentielle entre « petit Djiad » et « grand Djihad ». D’après les mots mêmes de Mahomet (dans ce que j’en connais et qui est assez limité) le « petit Djihad » concerne le combat contre des ennemis extérieurs, alors que le « grand Djihad » se focalise sur nos ennemis intérieurs : notre peur, notre colère, notre avidité, notre égocentrisme... Et les vrais croyants sont ceux qui se livrent au « grand Djihad »! Dans ce contexte-là, l’essentiel me paraît non pas d’inviter ces jeunes (ou moins jeunes) à renoncer au Djihadisme, mais bien de passer du « petit Djihad » au « grand Djihad », à « voir grand » en quelque sorte, à regarder à l'intérieur.

Moi-même, à l’âge de 15 ans, en révolte contre un père qui prétendait des choses telles que « si les hommes de gauche sont contre la peine de mort, c’est parce que les 9/10ème d’entre eux la méritent », j’ai été tenté par l’extrémisme politique. Avec mes copains maoïstes de la « cause du peuple », on vendait à la sauvette la revue interdite du mouvement. Puis un jour quelques uns d’entre eux m’invitèrent à une réunion où il fut question de poser une bombe dans une réunion du patronat. Ce fut pour moi un choc, car mon père était lui-même un (petit) patron. Et de s’opposer à ses idées était une chose, mais de savoir que lui ou ses collègues pourraient être tués ou blessés dans une explosion, était tout à fait autre chose. Il faut dire que nous étions juste dans l’après 1968, et que la tentation de la violence se manifestait dans certains groupes de l’extrême gauche. D’ailleurs des mouvements comme « les brigades rouges » en Italie, la « bande à Baader » en Allemagne et « Action directe » en France y recoururent massivement.

En ce qui concerne ma jeune vie, je me sentis à un carrefour, comme si le sol  était prêt à se dérober sous mes pieds. A ce moment-là, certains de mes camarades de classe insistèrent fortement pour que je vienne rencontrer le nouvel aumônier du lycée où je faisais mes études à Marseille. « C’est vraiment quelqu’un de spécial, me dirent-ils, pas du tout un curé ordinaire ». Après avoir clamé haut et fort mon athéisme, je finis par venir rencontrer Maurice, et je fus subjugué. Sa présence aimante et sa qualité d’écoute étaient encore plus grandes que la taille exceptionnelle (1m95) de cet homme. Il devint mon premier guide spirituel et, grâce à lui et à la communauté de jeunes qui se forma rapidement autour de lui, je quittai la tentation du « petit Djihad » pour entrer dans le « grand Djihad » de la transformation intérieure.

Avec le recul, je peux voir combien cette rencontre a été importante, voire décisive dans ma vie, et aussi que son impact n’était pas lié à une croyance religieuse en tant que telle. Ce sont les qualités profondément humaines et spirituelles de Maurice qui permirent cette transformation, et non pas son orientation religieuse. Il était d’ailleurs tellement ouvert et en avance sur son temps qu’il se fit exclure de la prêtrise quelques années plus tard. Je suis persuadé que les enseignants soufis, ou même des imams plus traditionnels mais rayonnants de sagesse et de bonté, pourraient aider des jeunes menacés par les sirènes du « petit Djihad » à se tourner vers le « grand Djihad », et que c’est d’ailleurs là leur rôle et leur responsabilité.

J’ai eu la chance d’avoir été témoin d'un autre exemple de transformation de l’énergie rebelle violente en une énergie spirituelle lors de mon premier séjour dans l’ashram d’Osho à Poona en Inde, en 1980.

Peu avant mon départ, alors que j’habitais à Marseille, j’ai rencontré « Anita », une jeune femme qui s’apprêtait à partir dans le même ashram.  Elle me confia avoir fait partie d’un groupe anarchiste dont certains membres souhaitaient commettre des attentats, et me parla en particulier d’un jeune sociologue qui semblait prêt à mourir pour cette cause. Plus tard nous nous revîmes avec Anita en Inde, et elle me dit avoir envoyé un message à cet homme: « si tu veux mourir, viens ici, tu pourras mourir à toi-même, à tes croyances, à ton égo ». Il répondit à l’appel, vint la rejoindre à Poona où il vécut une profonde transformation intérieure. Celui qui reçut le nom spirituel de « Prashant » ( ce qui veut dire "paix" ou "tranquillité") participa à l’ashram à de nombreuses méditations dynamiques et groupes de thérapie. Au cours de l’un de ces stages, particulièrement intense, il déposa ses épaisses lunettes d’intellectuel et ne les remit plus jamais. Sa vision s’était ouverte, il y voyait clair. J’ai rencontré Prashant plusieurs fois à Marseille dans les années suivantes, et j’ai pu constater qu’il mettait sa grande intelligence et sa belle énergie vitale au service de l’association créée pour développer un centre de méditation. Puis il partit en Afrique s’investir dans des projets de développement et j’ai perdu sa trace.

Un aspect qui m’interroge particulièrement dans la trajectoire mortifère de ces jeunes gens happés par le terrorisme, alors qu’ils se trouvent âgés pour la plupart d’une vingtaine d'années, c’est le rapport à leur énergie sexuelle. Ne peut-on voir une correspondance entre les tirs de kalachnikov et les explosions de ceintures d’explosif, avec une sexualité masculine exacerbée et frustrée, qui trouve ainsi un substitut pervers au désir naturel de pénétration et d’explosion/ relâchement dans l’expérience de l’orgasme? N’est-il pas troublant que ceux qui prônent la vision la plus extrémiste de l’Islam tiennent absolument à couvrir toutes les femmes de vêtements noirs épais et de voiles, afin de masquer aussi bien les formes de leurs corps que les traits de leurs visages, et qu'ils insistent pour qu’elles soient toujours accompagnées d’un homme en sortant de leur maison ? Cela ne décrit-il pas une sexualité où l’homme ne peut être qu’un prédateur féroce et sans merci, dont il faudrait protéger toutes les femmes ?

A mon avis, les méthodes taoïstes et tantriques qui permettent d’apprivoiser sa propre énergie sexuelle, et de la faire circuler dans tout son corps, devraient occuper une place de choix dans tout programme de dé-radicalisation. A ce sujet, qui va être d’une importance majeure dans les mois et les années à venir, je me suis demandé avec acuité qu’est ce qui pourrait aider des jeunes gens, parvenus à un niveau avancé de l’extrémisme, à changer véritablement ? Il me semble que les méthodes habituelles des travailleurs sociaux et des psychologues ne risquent de donner que de piètres résultats. Comment faire changer une conscience qui s’est barricadée en elle-même ? Un matin au réveil, j’ai senti une réponse fulgurante me parvenir : l’utilisation de plantes psychotropes guidée par des chamanes ! Dans les traditions de nombreux peuples, et depuis des millénaires, des «plantes de pouvoir » ont été utilisées au cours d’initiations spirituelles, comme par exemple le peyotl chez les indiens d’Amérique du nord, et l’ayahuasca chez les peuples d’Amérique du sud.

Plus récemment dans nos pays occidentaux, de nombreuses expériences de modification de la conscience ont été menées par des scientifiques utilisant le LSD, avant que celui-ci, diffusé à une très large échelle et utilisé à plus ou moins bon escient, ne soit finalement interdit. Mais de nombreuses personnes ont témoigné des profonds états d’ouverture de conscience et de transe extatique qu'elles ont expérimenté grâce à lui. N’est-il pas envisageable de présenter à des terroristes, en alternative à de très longues peines de prison, une cure de « rééducation de la conscience » conduite par des chamanes utilisant des plantes traditionnelles, ou bien par des psychologues se servant de substances modernes, et qui permettraient à ces personnes de faire l’expérience de l’amour inconditionnel, et de se rendre compte de la valeur et de l'interdépendance de toute vie. Je suis persuadé que quiconque a vécu au moins une fois une telle ouverture de conscience ne peut plus ensuite aller attaquer des innocents.

Je me suis également posé la question de l’efficacité et des conséquences des actions militaires en cours ou envisagées. Au moment de la première frappe aérienne de la France en Syrie, il m’est venu à mon grand étonnement des images de corps déchiquetés de très jeunes gens. Dans les jours qui suivirent j'ai lu dans la presse l’information que parmi les victimes de ce bombardement figuraient des enfants-soldats, agés de 12 ou 13 ans et appelés sur place «les lionceaux du khalifat ». Une douzaine d’entre eux avait été tués, et bon nombre d’autres blessés. Les bombes et les missiles envoyés par des avions supersoniques sur des cibles anonymes constituent une forme de guerre apparemment « propre », qui ne permet pas à distance de se rendre compte de l’ampleur des souffrances infligées, en particulier aux personnes blessées qui souvent ne pourront pas recevoir les solns adéquats et connaitront une fin terrible.

Alors faut-il ne rien faire et laisser se développer une sorte de cancer, qui provoquera par la suite des victimes innocentes en France et ailleurs ? N’y a-t-il que 2 solutions : subir passivement ou utiliser une terrible violence pour détruire des jeunes gens et jeunes filles qui se sont laissés fanatiser ? Là aussi une alternative, me semble t'il, est de trouver un moyen de changer la conscience de ces personnes. Imaginons qu’il soit possible de fabriquer des bombes diffusant un gaz chargé des mêmes principes actifs que l’Ayahuasca ou le LSD, soigneusement dosé pour induire chez ceux qui le respirent un changement de conscience sans mettre leur vie en danger. On pourra me rétorquer que cela est immoral, illégal ou impossible techniquement. A cela je peux répondre que :

  1. Est-ce plus immoral que de disloquer les corps de jeunes gens ou de jeunes filles pleins de vie, sans compter les "dommages collatéraux" infligés aux hommes, femmes et enfants se trouvant dans les zones bombardées ?
  2. A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle ! nous voyons bien que dans ces circonstances, il est facile de passer des lois nouvelles.
  3. J’ai la conviction que parmi les scientifiques, il existe un certain nombre de femmes et d’hommes au cœur ouvert et à l'esprit inventif, qui seraient capables de créer dans de brefs délais de telles « armes » si on leur en donne les moyens.

Bien sûr, il y aura toujours le risque que ces bombes à gaz extasiant (« qui provoque de l’extase ») ne soit dérobées et utilisées contre les QG de certains partis politiques, ou à certains endroits sensibles de la planète. Ma foi ! Je ne serais pas fâché qu’un beau jour le F-Haine se retrouve transformé en F-Amour, ou bien que les habitants de Jérusalem se rendent compte qu’au-delà des oripeaux de leurs différentes religions, ils prient réellement le même Dieu, et qu’ils ne finissent par se traiter enfin comme frères et sœurs.

Utopie ?  Certes !

Mais beaucoup d'aspects de notre réalité d'aujourd'hui (démocratie, droits de l'homme, communication instantanée par téléphone portable ou internet...) ne sont-ils pas des utopies d'hier ? Et certaines utopies d'aujourd'hui ne seront-elles pas la réalité de demain?

Surtout si nous oeuvrons pour les réaliser...